Cf. Infra: La note-de-bas-de-page comme déploiement littéraire…ou pas

août 9, 2013

En 2004, Paul Auster publiait The Oracle Nighti. La plupart de ses romans avaient été une révélation, qui avait ceci de particulier que les titres semblaient ne rien nommer : les récits se fondaient les uns dans les autres. On était confronté à une oeuvre s’actualisant au fil des pages. Une certaine homogénéité, un monde en soi, qu’un scalpel habile avait découpé en tranches appelées livres. Mais The Oracle Night présentait un travail nouveau, celui des notes de bas de pages, ces espèces de petits jalons auxquels renvoient des numéros légers, minuscules, à la pointe finale d’un mot. Une note de bas de page ne se lit pas comme le texte « plein ». A voix haute, cela donnerait comme une précipitation de la voix, presque chuchotée, pour bien marquer que ce n’est qu’un à-côté, une greffe sur le corps qui seul compte vraiment. Mais voilà que Paul Auster fait durer cette note, on se retrouve à devoir tourner la page pour continuer à la lire, elle s’étend sur l’entièreté de la page suivante, et encore après, et sans s’en apercevoir la lecture reprend sa voix naturelle. On avait cru quitter la diégèse, même pour de faux : on était prêt à reconnaître que ce bref exil était en soi un artifice, mais à ce point-là… l’effet est similaire à ces rêves dans lesquels on rêve qu’on s’éveille d’un rêve. Les poupées russes de l’écriture. Brusquement, c’était comme si l’écriture principale avait été rabattue sur un diagramme de type abscisse et ordonnée, et que la note de bas de page venait de creuser le troisième axe, celui qui s’enfonce dans la tridimensionnalité. L’écriture venait de se déployer comme une sculpture mentale, sculptant l’espace dans le même temps qu’elle l’occupe.

Ce n’était pourtant pas là l’extrême de l’expérience. En 2000, le premier roman de Mark Danielewskiii était publié sur internet, avant de devenir un best-seller. Là l’écriture affichait sa dimension de sculpture : le texte découpait des carrés blancs au milieu de la page, puis s’égrenait en escaliers tourbillonnant, écho du récit en lui-même déjà passionnant. La note de bas de page était en apparence académique : ce n’étaient que réferences, cf. infra, cf. supra, voir tel ouvrage, tel auteur, tel film, tel article… bientôt des listes entières de références se déroulaient, occupant toute la marge de pages, références qui elles-mêmes portaient sur d’autres références débouchant sur d’autres listes. Que ces références soient vraies (c’est-à-dire qu’elles se rapportent à des ouvrages et des films, etc existant) ou non, il ne semblait pas que ce soit là l’important ; si ce n’est que leur caractère fictif accentuait encore leur seul rôle spatial, à la fois dans le mental et dans le livre concret. Ce qui faisait effet était cette matérialité – ou matérialisation, cette physicalité, bref son existence : là était le sens. Il y avait peut-être là en germe un usage de l’écriture dans sa dimension de pure occupation de l’espace, qui la rapproche des interrogations de l’art contemporain : le livre est alors conçu également en tant qu’objet, par la façon dont son contenu (propriété intellectuelle, c’est-à-dire, essentiellement, de la pensée) occupe, sciemment, son autre nature d’étendue, et par là enfin, son potentiel architectural, c’est-à-dire comme espace physique qui peut se traverser et même se contourner. C’est peut-être là que peut s’entendre le plus l’écho de l’art contemporain, à savoir cette vélléité de produire un artefact qui interroge, en le reproduisant, l’un des aspects de l’existence, cette façon qu’ont les choses d’exister simultanément et de n’être pas toutes connues, ce foisonnement d’objets (au sens large) dont la seule présence fait résonner que l’existence c’est aussi cela- exister, seulement.

Plus qu’une extension de l’œuvre, la note-de-bas-de-page peut s’approcher d’une réécriture, marquant ainsi l’emprise du suivant sur l’œuvre de son prédécesseur. Ainsi a paru une édition «annotée » du roman de Dumas Le Vicomte de Bragelonneiii en trois tomes. Les notes renvoyaient en réalité à la fin de l’ouvrage, ce qui pour certains a le don d’éveiller plus encore la curiosité accompagné de la frustration de ne pouvoir s’y référer plus rapidement, lorsqu’elles se placent en bas de la page même. Comme probablement tous les romans de Dumas, c’était là l’occasion d’abonder en précisions de tous genres sur les remaniements que l’écrivain faisait subir sans vergogne à l’Histoire. Telle anecdote est une pure fantaisie, tel personnage aurait eu quarante ans à l’époque des faits, et non la vingtaine en fleur comme dans le texte. Telle ligne est tout droit sortie des Mémoires de… Plus terre-à-terre parfois, comme le fait qu’une pistole vaut dix livres. Jusque là, rien que de très classique, et qui peut sans doute servir à l’érudition du lecteur. Un peu moins évident sans doute est l’usage de ces notes pour l’éclairer sur telle allusion à l’un des romans qui précèdent le Vicomte (Les Trois Mousquetaires et Vingt Ans Après). Sorte de « dans l’épisode précédent » de série américaine, façon de veiller à ce que rien n’échappe à la lecture du roman présent, de boucher les fuites éventuelles liées à l’oubli, à l’ignorance peut-être, comme si celles-ci ne devaient pas être. Mais encore, cela peut se discuter… on franchit un autre pas quand l’annotateur décide qu’il lui faut également expliquer toute allusion intrinsèque au livre entre les mains du lecteur, c’est-à-dire qui aurait été abordée une première fois dans le roman en cours, et qui lorsqu’elle resurgit est doublée par cette petite note têtue. L’annotateur semble douter de la faculté même de lecture…de son lecteur. Le lecteur est d’abord celui de Dumas, mais la petite note, elle, tintinnabule pour rappeler cet Autre, amenant à devenir son lecteur à lui. La mainmise de l’annotateur se fait déjà mieux sentir, sa note de bas de page s’ébroue, toute emplie de son nouveau pouvoir : petite membrane plus ou moins étanche, elle peut désormais ralentir le flux de l’écriture première, l’interrompre pour s’y placer, petit tampon orgueilleux. Cela n’est pas encore assez. La mainmise de l’annotateur doit être totale, le roman de Dumas est un tout bien bouclé que l’annotateur possède entièrement, et pour que sa finitude soit complète, la note de bas de page annonce…la suite. On apprend ainsi, par le biais du petit numéro délicat, que cette phrase a du sens au regard de la mort qui attend le personnage. Le suspense meurt par la même occasion, la note a son petit cœur tout durci, un vrai petit caillou. Dumas n’aura pas même le dernier mot. La phrase tragique qui clôture le dernier tome du Vicomte de Bragelonne est toute évidée d’être reconduite par une dernière note, qui vient encore expliquer le sens de ces mots aucunement mystérieux… l’annotateur a triomphé.

iPaul AUSTER, The Oracle Night, Ed.Faber and Faber, 2004.

iiMark Z. DANIELEWSKI, House of Leaves, Ed. Pantheon Books, 2000.

iiiAlexandre DUMAS, Le Vicomte de Bragelonne (I, II, III), Ed. Gallimard, 1997.

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