Les corps de l’ombre

août 9, 2013

Des corps et des visages retouchés par photoshop à la surface montrée des corps sans cesse en expansion, le regard semble avoir pris possession de tout. Il n’est plus de mystère pour notre regard occidental, et montrer, aujourd’hui, c’est aseptiser : regarder c’est exorciser.

 En réduisant sans cesse l’espace couvert des corps, c’est comme s’il fallait montrer à tout prix comme le corps humain est propre. Propre de tout : de poils, de fluides, peut être surtout de la mort.

On fronce les sourcils en se rappelant que l’Eglise au XVIIème siècle se choquait des orteils de la Vierge peints trop effrontément, révélant un certain ridicule du corps qu’il aurait fallu ignorer. Pourtant aujourd’hui, nous prétendons à plus de pureté formelle encore.

 Montrer pour dire qu’il n’y a rien à cacher, montrer parce que c’est montrable, c’est aussi dire que c’est sans secret. Quand on sait que le mystère est considéré comme un attrait, voire un facteur érotique, il faut se demander alors où il est passé : les magazines pornographiques le disent, le mystère est dans l’ampleur des cochonneries à venir. Ce n’est pas tant une découverte qu’on propose qu’un acte particulier, en fait une orgie d’actes.

 Le regard aplanit, il égalise : les différences pourait-on dire ontologiques des différents lieux du corps sont annulées, on nous présente (presque) des anus comme un autre carré de peau, le grain serré, lisse. Toutes les parties du corps sont égales aujourd’hui. Cela peut sembler contredire le fait que certaines parties du corps sont aussi de plus en plus sexualisées, mais en fait cette sexualisation est-elle même paradoxale, encore que le meilleur mot serait peut être « amputée » (de même pourrait-on qualifier la sexualité). Le ventre des femmes surexposé par les pantalons taille-basse, est à la fois sexualisé – on y amène les regards – mais il est aussi détourné de sa profondeur première, celle qui se pénètre ; détourné car aplani, montré comme surface et non comme réceptacle.

 On sait que plus une surface est lisse, mieux elle réfléchit la lumière, moins elle se tache. Et c’est vrai qu’aujourd’hui le corps ne se marque pas, il disparaît des images par un étrange tour de passe-passe qui le mue en surface miroitante, sorte d’ectoplasme de ce qui fut chair.

 Ce qui était secret était sale, ou plutôt ce qui était sale était secret, puis le secret a eu sa part d’érotisme et de fantasme (dans certaines parts de l’histoire des pratiques sexuelles, on peut sans doute dire que le sale a aussi trouvé sa part d’érotisme et de fantasme). Peut – être sommes nous revenus au secret sale, et comme on ne revient jamais tout à fait sur nos traces, nous exorcisons ce secret en l’étalant au soleil.

 Ce corps exposé aux projecteurs n’est le corps de personne, pourtant il est le corps de beaucoup, en tant qu’idée, cette idée dont la nature n’a su tirer que des formes dégradées. Par contraste avec ce corps virtuel, éblouissant d’être poli, le corps charnel, notre corps, apparaît sombre, rugueux, moite : qu’importe. Peut-être que de ce rejet dans l’ombre de nos corps imparfaits, l’homme, la femme, peuvent retrouver l’intimité. Car c’est de la pénombre que se voient le mieux et les nuances de l’ombre, et celles du soleil.

 

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