Se heurter au(x) corps, encore: Pornographie

août 9, 2013

Depuis quelques années elle a fait son apparition dans les magazines féminins. C’est bien connu, le sexe est un plat qu’il convient de relever de temps à autre : on le « pimente ». La libido était dormante il faut croire, on la réveille. On se met dans l’ambiance, et au milieu des bougies qui reviennent à chaque petit article sur le sujet, on saupoudre un peu de cette pornographie sortie du placard, à regarder en solo ou en couple. Le français avait ce terme d’ « érotique », un peu brouillé aujourd’hui par le terme tellement plus facile d’emploi de « hot ». La pornographie s’avance, accompagnée de ce discours qui a de moins en moins besoin de s’énoncer tant il est passé dans l’opinion publique et qui veut la libération sexuelle, elle-même retraduite en libération du désir. La langue passe sur ces termes tellement divers et les lie d’un peu de salive tiède.

De la pornographie jadis honteuse on a tiré toute une ribambelle de choses ; cela avait commencé peut-être par un emprunt ponctuel, mais voilà qu’accessoires, tenues, gestes et traitements du corps sortent à la queue-leu-leu, tout unis par des menottes de fourrure rose. Comme sur beaucoup d’autres sujets aujourd’hui, il est facile de clore le débat en rejetant ceux qui ne surfent pas sur la crête dans le clan des réac’, des vieux-jeu, des puritains. Comme si n’étaient pas les plus « moralisateurs » ceux qui justement ne veulent voir qu’en terme de « bon ». Comme si c’était là l’interrogation unique, savoir si quelque chose est bon, ou mauvais.

On se voit offrir cette petite dose de porno qui fera de nous un expert du sexe, avec la valeur ajoutée d’une soi-disant audace à explorer cette zone soi-disant interdite mais publiée, vendue, vantée partout ; tout en banalisant la chose, car il s’agit, avant tout, de « décomplexer ». Il ne s’agit après tout que de sexe, un étalage de pratiques à même la chair. Et au terme pornographique on préfère celui de « ludique », « coquin », « érotique ». On prétend parler de pornographie, se pencher sur elle, s’ouvrir à elle, et chaque fois, c’est en éludant ces aspects les plus marquants, les plus profonds aussi. On ignore, délibérément, son contexte. C’est l’un des aspects de l’étrange mythe autour de la pornographie telle que plébiscitée par ces magazines (entre autres), fait de déni notamment. Pourtant, il suffit de faire une recherche sur internet pour se retrouver d’emblée parmi de véritables vidéothèques qui ne proposent rien d’érotique, mais bien du pornographique, dans toute sa violence. Et il ne faut pas chercher bien loin pour tomber, en même temps, sur des vidéos pédopornographiques ou très proches, ou qui tendent à assouvir des fantasmes tendant vers ce type de produit.

L’autre part du mythe est que ce serait quelque chose de de jouissif, ou en tous cas qui a à voir avec la jouissance. Ou encore la pornographie comme stimulant, à usage préliminaire peut-être. Or la pornographie n’a rien à voir, ni avec la jouissance ni avec la stimulation. Elle est peut être un excitant certes, mais d’une part, elle ne stimule pas – en tant que sorte d’impulsion d’un mouvement plus large, point de départ de quelque chose qui prendrait son essor – et d’autre part, elle est toute entière empreinte d’une frustration infinie. S’il s’agissait de décrire ce qu’est la pornographie, ça n’aurait presque rien à voir avec le sexe en tant que tel. Les superlatifs manqueraient, et c’est peut-être là le cœur de ce phénomène : le plus de tout. Comme si le fait de manquer – peut-être cette chose qui semble toujours juste à portée…de main – creusait, et que la vacuité pouvait être combattue, apaisée, comblée peut-être, à force de pénétrer l’autre jusqu’à l’autre bord. Envahir l’autre pour retrouver les limites de soi, ou les déborder – car des bords collés l’un à l’autre cessent de faire limite.

Le féminisme n’avait voulu relever que l’apparente dégradation de la femme dans la pornographie – ce qu’on voudrait nuancer tant il est vrai que ce n’est pas la femme qui y est en jeu que l’homme dans son impasse, notamment à comprendre ce corps qu’il semble ne jamais pouvoir pénétrer suffisamment, c’est-à-dire complètement ; à comprendre ce corps tellement autre qu’il peut jouir de son corps à lui, de son corps à elle, ce corps qui peut se pénétrer sans s’altérer. Et ce ne sont jamais que des corps : les êtres sont si vides que rien ne peut faire résonance avec eux, en eux, et ils ne trouvent à confronter que les corps. C’est peut-être de ne pas savoir franchir ce corps (le leur, celui des autres) qu’ils s’obstinent et se condamnent à s’y heurter, encore, et encore… l’impossibilité de la rencontre avec l’autre qui fait de celui-ci un pur objet.

Ce qui se passe donc n’est pas une stimulation (au sens décrit plus haut). Une excitation certes qui n’engage pas l’imagination, c’est-à-dire une partie du fantasme. Certains diront que cette façon de vouloir lier sexe et imagination (par exemple cette façon de « se faire  un film ») a partie liée avec la conception romantique de la sexualité. Ce n’est pas dans ce sens que nous l’évoquons ici, mais en ce que l’imagination a à voir avec l’autre, elle est une mise en rapport, même déformée, même tronquée, avec autre que soi. Elle nous positionne dans l’espace, d’une façon ou d’une autre elle nous donne corps : l’imagination c’est une façon de se projeter, c’est-à-dire aussi de s’envisager. L’excitation pourrait en être l’antinomie, en ce qu’elle a d’immobile, de momentané (même si ce moment peut se reconduire d’un moment à l’autre justement pour faire un simulacre de durée, c’est la tension). Est-ce à dire que l’on sort indemne (inébranlé, intouché) de cette expérience de la pornographie, si elle n’est rien que cette excitation? Bien au contraire. On peut regarder, impavide et un peu blasé, et le corps peut réagir comme une partie étrangère à soi. On peut réduire les images à leur surface, grossière, absurde, violente. L’effraction se fait ailleurs. Le psychisme dans sa trame légère et complexe est littéralement blessé.

Nous disions que cela n’engageait pas une partie du fantasme : c’est d’abord qu’engager, c’est mobiliser, mettre en mouvement. Mais le fantasme tout entier est comme éclaté et s’ouvre alors sur une béance irréversible. Au-delà de la seule confrontation des corps quelque chose se passe, sans retour. Avec le risque élevé que cela se chronifie, s’installe, cette façon de tout jouer là au-dehors dans les corps, d’être pris à son tour dans ce tapage de tête contre un mur. Alors quand on parle d’épicer, de réveiller, de se « chauffer »… il faudrait quand même rappeler que corps et psychisme ont partie liée…intimement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :